Anthropopoièse
Le lien entre l'anthropopoièse et l'intelligence artificielle est un angle d'analyse encore peu exploré dans le débat public, mais il est au cœur de réflexions philosophiques et éthiques récentes cherchant à placer l'IA dans son contexte global pour en atteindre une cohérence équilibrée.
Pour comprendre ce lien, il faut d'abord définir ce qu'est l'anthropopoièse, puis voir comment elle s'articule avec l'IA.
Qu'est-ce que l'Anthropopoièse ?
L'anthropopoièse est un concept emprunté à l'anthropologie. Il désigne le processus par lequel les êtres humains se « fabriquent » ou se « construisent » eux-mêmes culturellement.
Ce n'est pas notre évolution biologique (l'« anthropogenèse »), mais l'ensemble des actions, des pédagogies, des rites, des récits et des techniques par lesquels une société façonne l'identité humaine, modèle les corps et définit ce qu'est une « personne ».
Le Lien avec l'IA : L'Anthropopoièse à l'Ère Numérique
Le lien avec l'IA se manifeste de plusieurs manières, souvent critiques :
- L'IA comme outil d'anthropopoièse : L'IA est un puissant outil de « fabrication » du monde et de l'humain. Elle n'est pas neutre : elle est conçue pour servir un « faire » humain, en particulier pour modeler et adapter la biosphère aux besoins et désirs humains. Certains chercheurs parlent alors d'« anthropo-poiesis » pour décrire comment l'IA sert cette « fabrication » humaine de son environnement.
- L'IA comme extension du processus anthropopoïétique : L'IA et le transhumanisme poussent l'anthropopoièse dans une nouvelle dimension, au-delà du corps biologique et même de la mort.
- L'IA permet de créer des données et des informations qui deviennent des « restes numériques », prolongeant l'existence et l'identité d'une personne au-delà de sa vie physique.
- Certains mouvements envisagent même l'IA comme un moyen de « ressusciter » les morts ou de créer des formes de « personne » numériques, déconnectées du corps. C'est une forme extrême d'anthropopoièse où l'humain cherche à se recréer indéfiniment.
- Une critique de l'anthropocentrisme de l'IA : Le débat dominant sur une IA « centrée sur l'humain » (Human-Centered AI) est souvent critiqué car il renforce inconsciemment une vision anthropocentrique. En voyant l'IA uniquement comme un outil au service de l'humain, on perpétue une forme d'anthropopoièse qui réduit le reste du monde (la biosphère) à un simple réservoir de ressources à exploiter.
C'est cette critique qui est au cœur du concept d'« anthropo-poiesis » dans la littérature savante sur l'IA.
Pourquoi ce lien est-il si peu considéré ?
Si ce lien philosophique est riche, il reste marginal pour plusieurs raisons :
- Un débat public focalisé sur les risques immédiats : Les discussions sur l'IA sont largement monopolisées par des sujets concrets comme l'emploi, les biais discriminatoires, la désinformation ou la régulation. Ces enjeux, bien que cruciaux, laissent peu de place à des questionnements anthropologiques plus profonds.
- Un concept académique et exigeant : L'anthropopoièse est un terme spécialisé, issu de l'anthropologie et de la philosophie. Il n'a pas la même résonance dans le grand public que des notions comme « biais algorithmique » ou « éthique de l'IA ».
- Une perspective qui bouscule les cadres établis : Aborder l'IA sous l'angle de l'anthropopoièse oblige à remettre en question des évidences (comme le « centré-humain ») et à considérer des implications à très long terme (comme la redéfinition de la personne et de la mort), ce qui dépasse le cadre des politiques publiques immédiates.
En résumé, le lien entre anthropopoièse et IA est un champ de réflexion philosophique puissant qui invite à s'interroger sur ce que nous faisons de nous-mêmes à travers nos technologies. S'il est peu considéré, c'est moins par manque de pertinence que parce qu'il déplace le débat vers des questions fondamentales sur notre humanité, souvent éclipsées par l'urgence des problématiques techniques et économiques.