L'IA : patrimoine culturel immatériel partagé
De l'opération mathématique à l'œuvre de l'esprit : pour une anthropologie politique des corpus et de l'intelligence artificielle
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Résumé
L'intelligence artificielle, en particulier les modèles de langage, est aujourd'hui pensée soit comme une rupture technique, soit comme un outil neutre. Cette communication propose une autre voie : interroger l'IA comme une opération mathématique d'augmentation intellectuelle sur un corpus, laquelle ne peut être comprise sans une analyse des opérations de l'esprit qui la précèdent et la conditionnent. En distinguant trois gestes fondamentaux :
- la création (source directe),
- l'intellition (source indirecte, transmission),
- et la sélection (constitution du corpus)
on montre que l'IA n'est que le dernier maillon d'une chaîne généalogique. La nature de l'IA dépend donc moins de ses algorithmes que du régime de droit (propriété ou sauvegarde) et de la finalité (avantage externe ou interne) qui organisent la sélection. On propose en outre une distinction au sein de l'[L'intellition : comprendre ensemble notre époque intellition] entre une forme entropique (diminutive) et une forme négentropique (augmentative), qui ouvre une réflexion sur le rôle des transmetteurs dans la chaîne de la connaissance. Cette approche déplace la question de l'IA du champ technique vers le champ politique, éthique et épistémologique.
Introduction
L'IA est souvent décrite comme un objet technique complexe, dont les performances impressionnantes masquent les mécanismes. On parle de "réseaux de neurones", de "transformeurs", de "descente de gradient", mais on omet de questionner ce qui entre dans l'IA et selon quelles logiques. Cette communication soutient que l'IA n'est pas une intelligence, mais une opération — et que pour comprendre cette opération, il faut remonter la chaîne des gestes intellectuels qui la rendent possible.
Partie I : L'IA comme opération mathématique sur un corpus
1.1. L'IA est un calcul, pas une pensée
Un modèle de langage, comme ceux qui alimentent les chatbots, est une fonction mathématique qui prédit le prochain token d'une séquence, à partir des probabilités apprises lors de l'entraînement sur un corpus. Il ne comprend pas, il ne crée pas, il ne transmet pas : il calcule. Sa puissance tient à l'échelle et à la qualité des calculs, non à une quelconque conscience ou intention.
1.2. Le corpus comme matière première
Le corpus est ce sur quoi l'opération mathématique s'applique. Il n'est pas une donnée brute, mais un ensemble sélectionné et structuré de textes, de données ou de documents. Sa constitution est un acte de sélection : inclure, c'est aussi exclure. Le corpus est donc une œuvre de l'esprit — au sens où elle porte la marque de celui ou de ceux qui l'ont constituée.
Partie II : Les trois opérations de l'esprit
2.1. La création (source directe)
Premier geste : l'auteur-créateur produit une œuvre inédite (un texte, une théorie, une œuvre d'art). Cette production est inaugurale ; elle est la source directe du sens. Elle relève du droit d'auteur, qui reconnaît l'originalité et l'attribution.
2.2. L'intellition (source indirecte)
Deuxième geste : le transmetteur reçoit l'œuvre, l'interprète, la transmet. L'intellition est un acte de réception active et de mise en circulation. Elle peut être :
- Diminutive (entropique) : le transmetteur appauvrit l'œuvre en la simplifiant, la déformant ou la réduisant.
- Augmentative (négentropique) : le transmetteur enrichit l'œuvre en l'éclairant, en la reliant à d'autres, en la faisant vivre dans un nouveau contexte.
Cette distinction est centrale : elle montre que la transmission n'est jamais neutre et qu'elle conditionne la richesse de ce qui arrivera jusqu'au sélecteur.
2.3. La sélection
Troisième geste : l'auteur-sélecteur choisit des œuvres, les organise, et constitue un corpus. Cet acte est un acte de pouvoir : il détermine ce qui sera disponible pour l'opération mathématique ultérieure. La sélection peut relever de deux régimes juridiques et téléologiques distincts :
| Régime de propriété | Régime de sauvegarde | |
|---|---|---|
| Finalité | Tirer un parti financier (avantage externe) | Lutter contre l'oubli (avantage interne) |
| Droit | Propriété exclusive | Sauvegarde collective (UNESCO, 2003) |
| Logique | Extraction de valeur | Transmission et pérennité |
L'enjeu est ici fondamental : un même ensemble de données peut relever de l'un ou l'autre régime selon la finalité du sélecteur et le droit qui l'organise.
Partie III : L'IA comme dernier maillon d'une chaîne
L'IA, en tant qu'opération mathématique, ne fait que recomposer ce qui a été sélectionné. Elle ne crée pas, elle ne transmet pas au sens humain. Elle est le dernier maillon d'une chaîne qui remonte à la création, passe par la transmission (intellition), et s'organise par la sélection.
| 1. Création | 2. Intellition | 3. Sélection | 4. IA |
|---|---|---|---|
| Source directe | Source indirecte (entropique/négentropique) | Constitution du corpus (propriété/sauvegarde) | Opération mathématique |
| Auteur-créateur | Transmetteur | Auteur-sélecteur | Modèle |
| Droit d'auteur | Droit de transmission | Droit de sélection | (Aucun droit propre) |
Cette chaîne montre que l'IA est dérivée : elle dépend entièrement des trois opérations qui la précèdent. Elle ne peut donc être évaluée, régulée ou comprise sans une analyse de ces opérations.
Partie IV : Implications politiques et épistémologiques
4.1. Le déplacement de la question
La question centrale n'est pas technique ("comment améliorer l'IA ?") mais politique : qui sélectionne, et au nom de quoi ? Si le corpus relève de la propriété privée, l'IA servira des intérêts privés ; s'il relève de la sauvegarde, elle pourra servir l'intérêt général.
4.2. La responsabilité des transmetteurs
L'intellition entropique ou négentropique détermine la qualité de ce qui est transmis. Former les transmetteurs (enseignants, médiateurs, passeurs) à une intellition augmentative est donc une condition de l'émergence d'une IA citoyenne, qui ne ferait qu'amplifier ce qui a été enrichi.
4.3. Sauvegarde ou propriété ? Un choix de société
La Convention UNESCO de 2003 offre un cadre pour penser la sauvegarde des patrimoines culturels immatériels. Ce cadre pourrait être étendu aux corpus qui nourrissent l'IA, afin de les protéger de l'appropriation privée et de garantir leur disponibilité pour des finalités de bien commun. Une telle extension nécessiterait une révision des régimes de propriété intellectuelle et une réflexion sur la gouvernance des données.
Conclusion
L'IA n'est pas une intelligence : c'est une opération mathématique sur un corpus, lequel est le produit d'une sélection, elle-même précédée par des actes de création et d'intellition. Cette chaîne de quatre maillons est traversée par une question politique : qui décide de la finalité de chaque geste ? Si nous voulons une IA qui serve la transmission et le bien commun, il faut placer les corpus sous un régime de sauvegarde, former les transmetteurs à une intellition augmentative, et reconnaître que la création ne saurait être réduite à une ressource exploitable. L'IA, en dernière analyse, est un miroir de nos choix successifs. Elle nous renvoie ce que nous avons décidé de sélectionner, de transmettre et de sauvegarder. Jusqu'à aujourd'hui ces choix se faisaient à travers la maturation transgénérationnelle, elle se fait aujourd'hui à travers le bootstrap transnumérique.
Mots-clés
Intelligence artificielle, corpus, propriété intellectuelle, sauvegarde, patrimoine culturel immatériel, création, transmission, intellition, entropie, négentropie, gouvernance des données, éthique de l'IA.
Bibliographie indicative
- UNESCO (2003). Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel. Paris.
- Reix, R., Fallery, B., Kalika, M., Richet, J.-L., & Rowe, F. (2023). Systèmes d'information et management. 8e éd. Paris : Vuibert.
- Laudon, K. C., & Laudon, J. P. (2024). Management Information Systems: Managing the Digital Firm. 17th ed. Pearson.
- Galliers, R. D., & Leidner, D. E. (2014). Strategic Information Management. Routledge.
- Shannon, C. E., & Weaver, W. (1949). The Mathematical Theory of Communication. University of Illinois Press. (Pour la distinction entropie/négentropie en théorie de l'information.)